J’ai déjà parlé ici du travail de Bernadette Gervais pour son album Petite et Grande Ourses, paru il y a quelques années aux éditions La Partie. Autrice et illustratrice belge de nombreux albums depuis une trentaine d’années, notamment aux éditions du Seuil jeunesse, Albin Michel jeunesse, Les Grandes personnes ou La Partie, elle a reçu de nombreux prix, dont la Pépite d’or du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil en 2020 pour l’ABC de la nature. Au-delà de ses spectaculaires imagiers et abécédaires aux illustrations fascinantes de détails, elle explore de plus en plus depuis quelques années la narration dans ses albums.
S’ils ne sont pas toujours les plus immédiats pour des lecteur.ices adultes parfois circonspect.es sur la façon d’en appréhender la lecture, j’aime beaucoup les albums pour enfants sans texte. L’on se rend souvent compte que de jeunes enfants ne lisant pas encore de textes par eux-mêmes ont une lecture des images particulièrement fine, précise et détaillée, remarquant ce qui peut échapper à l’œil de plus grand.es habitué.es à s’appuyer sur le récit. Les albums sans textes peuvent alors apporter une bascule dans le rapport de la lecture partagée entre enfant et adulte, l’enfant lecteur pouvant pour une fois être plus à même de guider l’adulte ou du moins d’interagir en toute égalité dans la richesse et la subtilité narrative pouvant être développée dans ces livres.

Ici, Une Année évoque le passage du temps sur toute l’année de la vie d’un enfant depuis l’anniversaire de ses trois ans montré par le gâteau de fête aux trois bougies de couverture jusqu’à la reprise de ce plan en dernière page avec un nouveau gâteau surmonté d’une bougie en forme du chiffre quatre et laissant apparaître le seul texte présent dans le livre « Une autre année » reprenant la composition du titre comme pour lancer une nouvelle boucle temporelle et évoquer la suite. Entre les deux se déroule donc toute une année au fil des vingt-et-une doubles pages toutes fixées sur un plan identique mettant en avant les évolutions ou similarité selon les saisons. Le format très élégant et tout en hauteur du livre permet de l’ouvrir en grand et de se plonger dans les détails des illustrations.
Chaque double page montre alors un plan de face, sûrement vu par l’enfant en contrechamp dont les anniversaires sont fêtés et que l’on ne voit jamais, enfant dont les lecteur.ices prennent la place d’observateur. L’on se situe en intérieur, face à une grande fenêtre double, dont la charnière correspond à celle du livre, donnant sur un extérieur naturel d’un jardin arboré, suivi d’un champ et de montagnes au loin. L’on peut également détailler les rebords extérieurs et intérieurs de la fenêtre où sont posés plantes, arrosoir ou petits jouets mais aussi un bout de table à fond perdu en premier plan où sont disposés autant de nourriture que de jeux, dessins ou lectures formant le quotidien de l’enfant. L’autrice en profite pour disséminer de belles références de livres pour enfants en laissant apparaître notamment des livres de Lucie Félix, Elisa Géhin ou Laurie Agusti. La fixité de la nature morte caractérisée par le plan choisi par l’autrice s’avère alors pleine de vie et l’on peut y suivre le chat noir qui y passe ou se cache, la mésange qui fait son nid, la végétation qui prend vie ou les évolutions du ciel au fil des événements météorologiques.

Par ce dispositif répétitif du plan fixe, les lecteur.ices sont invité.es à explorer les changements au fil de l’année, l’anniversaire de l’enfant étant vraisemblablement en janvier au vu de la nature extérieure à l’arbre décharné mais aussi, à rebours de la lecture, à la fête de Noël que l’on devine sur la dernière double page avant l’anniversaire des quatre ans. C’est que le livre peut se lire et se relire dans tous les sens, un détail en appelant un autre et remonter le temps pour mieux en appréhender l’évolution. Par l’exploration de ces instantanés au fil de l’année, comme des photographies, l’on prend conscience du temps qui passe par l’évolution de la nature mais aussi de l’environnement intérieur dans lequel l’on se situe, bien au chaud, en train de tout observer. L’on se fie aux indices, aux légumes, fleurs et fruits de saison, à la lumière, aux fêtes et activités pour déterminer le moment de l’année où l’on se trouve, et en déduire d’autres moins évidents. Ce rapport très personnel et évolutif au passage du temps peut se retrouver sous une autre forme dans un précédent album de Bernadette Gervais, En 4 Temps, aux éditions Albin Michel jeunesse, autour de l’élasticité de celui-ci.
Par ce plan centré autour de la fenêtre, l’autrice permet de lier autour du temps qui passe l’intérieur et l’extérieur, le quotidien de l’enfant et celui de la nature environnante que l’on va explorer. Entre cocon intérieur et envie d’évasion et d’exploration de l’extérieur, voilà que l’on donne sa place à l’enfant dans la maison et dans le monde. La lecture peut alors se faire comme une lente observation du vivant, à rapprocher de l’attrait de l’autrice pour les imagiers, donnant à voir un monde. Il y a là comme une mise en abîme de la lecture, le livre à bords francs devenant un cadre autour du cadre de la fenêtre regardée par l’enfant comme le paysage d’un tableau, le personnage se confondant avec les lecteur.ices. L’on peut y voir une forme de surréalisme dans le travail de Bernadette Gervais, porté par ses illustrations oscillant entre réalisme et étrangeté. Son travail aux pochoirs et à la peinture apporte autant de netteté aux formes que de subtilité dans les couleurs dont des projections se superposent délicatement apportant lumière et relief.
Une Année, Bernadette Gervais, éd. La Partie, 22,90 euros, à partir de 3 ans.
Pour retrouver l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 71 environ).
Pour plus d’informations sur Bernadette Gervais et sur les éditions La Partie.